METRO

Le premier jour, j'avais un entretien d'embauche prévu en début de journée. Métro Duroc. Ce n'est qu'une station après la correspondance de Montparnasse-Bienvenüe, mais en fait j'ai toujours aimé ce tunnel sonore à la haute voûte, l'éclairage zombifiant, la file de voyageurs, l'air hagard, qui vous croisent sur l'autre tunnel, aussi lointains - oui, déjà - que des extraterrestres du Cygne… Je savais que ces quelques minutes de marche souterraine me détendraient.

C'est en sortant que j'ai eu un sentiment bizarre. L'air avait une espèce de légèreté indéfinissable ; pourtant il ne faisait pas meilleur, on avait toujours cette espèce de crachouillis déplaisant qui tombe parfois en automne, qui, contrairement à celui de Bretagne, ne donne pas une impression de brumisation bienfaisante mais de vaporisation d'huile de vidange. Mon costume serait toujours bon pour le pressing dès ce soir… mais à présent je m'en moquais, je me sentais soudain de bonne humeur, confiant, détendu à la perspective de ce premier entretien après huit mois de chômage !

Les gens dans la rue, dans la ville, souriaient. Tous. Voilà ce qui n'allait pas… Je m'en suis rendu compte en prenant un café au comptoir.

Tout s'est enchaîné très vite ensuite, l'entretien s'est bien passé et, pour la première fois dans mon expérience professionnelle, on m'a collé immédiatement au boulot avec paye rétroactive depuis le début du mois. Ce n'était pas rien, un 18 septembre…

Je suis rentré euphorique, évidemment, décidé à acheter un petit bouquet de fleurs ; dès la sortie à ma station, j'ai senti que les choses avaient changé. Un rapide coup d'œil m'a renseigné : chacun avait retrouvé son visage fermé, morose, son masque de citadin.

D'un coup, je n'ai plus eu envie de fleurs. J'ai pris le pain, comme d'habitude, ai subi la grogne habituelle de la boulangère à qui je ne donnais pas l'appoint, suis rentré chez moi pour une nouvelle soirée morne avec ma femme. (Oui, morne, malgré la grande nouvelle.)

J'ai observé le même phénomène le jour suivant, et ai décidé qu'il n'y avait pas de raison qu'existât un microclimat émotionnel d'exception dans le quartier Duroc. Par acquit de conscience, j'y suis allé un week-end pour constater que le patron du petit café si sympathique ne l'était plus.

Cela devait se passer dans le métro. J'ai décidé de me concentrer sur les visages autour de moi - souriants, grognons - pour repérer l'instant du glissement ; assez rapidement, j'en suis arrivé à la conclusion qu'il se produisait sur le tapis roulant à Montparnase-Bienvenüe. Un autre week-end, j'ai emprunté la voie " piétonne " du tunnel. Les gens ont continué à faire la gueule. Je suis revenu en arrière, ai repris le tapis… Rien à l'arrivée !

Là, j'ai eu vraiment peur, et puis j'ai pensé à l'heure. On était 14 heures 43 un samedi. J'essaierais le lendemain dimanche dans le bon créneau.

Après une très mauvaise nuit, j'ai retenté l'expérience ; hors tapis roulant, rien ; retour à pied, tapis roulant… comme mon cœur battait !

Cette fois, je l'ai senti, aux deux tiers environ du trajet, alors que je luttais contre la panique : un infime choc, comme quand, au seuil du sommeil, on " rate une marche " - en très atténué. On pouvait facilement l'attribuer à une irrégularité dans l'allure de la machinerie sous ses pieds. Et, bien sûr (coup d'œil rapide)… oui, les gens souriaient, avaient l'air cool. Bingo.

J'ai passé la journée à me promener dans un Paris tranquille, aimable. Une douceur brillait aux cheveux des femmes, même les pigeons paraissaient heureux. L'heure venue, je suis retourné à partir de Duroc dans ma petite niche morose. Ma chère et tendre m'a fait une scène : où étais-je passé tout ce temps, sans la prévenir ?

Comme s'il existait des lignes téléphoniques trans-mondes.

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Sonia Quémener traductrice et poète

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