À DEUX SECONDES PRÈS

C'était pourtant l'artiste qu'avait aimé Anna, quand elle l'avait rencontré à seize ans, dans une boîte de jazz (elle avait pu entrer en montrant la carte d'identité d'une amie). Oui, c'était le virtuose qui l'avait séduite à passer allègrement du saxophone au trombone, multipliant les traits et improvisations les plus inattendus. C'était l'interprète insensé et drôle qui un jour pourtant s'était retrouvé rejeté de tous les orchestres pour une raison qu'il avait été incapable d'expliquer.

- Je t'adore, mon pingouin-philosophe, lui répétait-elle malgré tout les soirs de détresse.

Anna ne pouvait donc se tromper, même à cette distance. Ce gros corps blanc et noir dont l'énorme fessier traînait presque sur le sol, ces larges palmes orange qui conféraient une démarche burlesque au personnage, l'obligeant à se dandiner pour ne pas tomber, cette tête monstrueuse enfin, qu'il avait fallu retirer et laisser ballotter dans le dos, afin de ne pas mourir de chaud - oui, ce ne pouvait être que Gautier, dont la tignasse blonde, éternellement en bataille, dépassait à peine de tout cet accoutrement.

Heureuse de croiser ainsi son amant avant leurs habituelles retrouvailles du soir, un peu surprise également - pour quelle raison n'était-il pas à son poste dans les allées du parc ? - elle fit de grands signes à la silhouette lointaine. Mais elle se trouvait à trop grande distance pour attirer l'attention du jeune homme. Elle allait courir vers lui quand elle le vit soudain empoigner son interlocuteur, le gifler à plusieurs reprises avant d'agiter devant lui quelque chose, un objet invisible à cette distance, mais d'où jaillit soudain une lumière vive et palpitante. Deux secondes plus tard, alors que l'inconnu s'effondrait lentement, elle entendit résonner à ses oreilles cinq détonations. Elle comprit alors qu'elle venait d'assister à un meurtre.

Walter le Pingouin courait dans sa direction. Anna eut un bref instant d'hésitation. Devait-elle fuir, faire mine de ne pas l'avoir reconnu, et s'engouffrer dans la bouche de métro qui s'ouvrait à moins de vingt mètres ? Devait-elle au contraire s'avancer vers l'homme qu'elle aimait ? Elle demeura immobile, comme pétrifiée, pendant un temps qui lui parut incalculable, puis elle fit un pas en avant. Gautier était arrivé à son niveau. Sans même prendre la peine de s'arrêter, il lui plaqua le revolver dans la main.

- Débarrasse-toi de ça, mon cœur, et surtout dis bien que nous avons passé les deux dernières nuits ensemble.

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LES TAMBOURS DU VENT

 

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Éric Lysoe

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