LA VIOLONCELLISTE

C'est alors que le miracle se produisit. Après la première cadence de la soliste, tandis que l'orchestre entonne subitement un accord de do majeur, je vis très distinctement monter du corps du violoncelle comme un nuage de particules lumineuses, une poussière étincelante qui s'éleva jusque dans les cintres pour retomber en vagues successives sur les premiers rangs de l'auditoire. Atterré, je jetai un coup d'œil à mes voisins. Tous arboraient le même sourire béat, nulle surprise ne se lisait dans leurs yeux. J'en déduisis que j'étais vraisemblablement le jouet de mon imagination. Ou même… Peut-être, après tout, n'avais-je fait que surprendre un effet passager engendré par la défaillance d'un projecteur - car il me semblait à présent que la lumière sur scène était un peu moins vive.

Le phénomène se répéta lorsqu'au terme de la seconde cadence tout l'orchestre reprend en mi bémol. Une gerbe phosphorescente s'éleva comme le jet d'eau d'une fontaine au milieu d'un parc à la française. Elle provenait cette fois, me sembla-t-il, non plus du violoncelle, mais de l'instrumentiste elle-même. Et ce fut pour monter plus haut encore que la première, jusqu'à se perdre dans les décors sombres du plafond. Puis elle redescendit très lentement, déposant ses gouttelettes flamboyantes sur le front des musiciens et des spectateurs les plus proches. Baignant tout entier dans un halo chatoyant, le chef s'était mis à diriger avec une force expressive incomparable.

Lorsque, pour la troisième fois, le même événement se produisit - au terme du duel que la flûte engage avec le violoncelle -, je compris que la projection de ces corpuscules flamboyants - dont je n'arrivais pas à savoir s'ils sortaient du corps de l'instrument ou de celui de l'interprète - accompagnait en réalité chacune des mesures dans lesquelles la tension du langage musical, après avoir été portée à son comble, trouvait enfin une manière de résolution. À la sixième ou septième reprise, je n'y tins plus et bondis hors de mon siège afin d'étudier les réactions de mes voisins. Mais les murmures de protestation me firent comprendre que j'étais seul à percevoir autre chose, ce soir-là, que l'exécution parfaite du Concerto de Miaskovsky. J'avais rendez-vous avec ce que les anciens Grecs nommaient le Kairos, l'instant où votre vie connaît un basculement décisif, à condition qu'on accepte de plonger dans l'abîme qui soudain s'ouvre sous vos pas.

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LES TAMBOURS DU VENT

 

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