Le même clair-obscur régnait sur cette matinée indéfinie et sans odeur. La forêt de ces êtres arborescents s’étendait à perte de vue. N’y avait-il aucune autre espèce végétale ou animale que celle-ci ? Elle semblait dominer ce monde.

  Les autres enfants nous rejoignirent. À peine esquissèrent-ils un sourire poli pour me saluer. Nous pénétrâmes cette multitude végétale, aucun chemin n’était aménagé. Cela ne gênait pas notre déplacement puisqu’aucune autre végétation ne se développait. Nous avions affaire à une futaie exclusive sans plantes de sous-bois : ni fougères, ni fleurs, ni arbustes…

  Je sentis à nouveau l’angoisse naître en moi, la même qu’hier. Elle monta, s’intensifia, accapara mon esprit et mon corps sans que je puisse la maîtriser. Mon cœur s’accéléra, ma respiration s’amplifia, une sueur froide perlait sur mon front et sous les aisselles. J’eus envie de fuir, de me réfugier dans la maison. Ces arbres avaient reconnu en moi un ennemi, et se défendaient. Je tombai à genoux en me prenant la tête.

    Dans un instant de lucidité, je reconnus ma mère virtuelle, celle implantée en moi par Pierre Serna durant la séance d’hypnose. Elle était leur cible. Je ne craignais rien, cette mère-là n’existait pas. Ils ignoraient l’existence de ma mère réelle, peut-être plus difficile à atteindre dans mon subconscient, masquée par l’autre. Cette prise de conscience désamorça l’attaque psychique. L’agression devint inopérante. Je me relevai, aperçus les cinq enfants qui poursuivaient leur progression sans se préoccuper de mon malaise, et les rattrapai. Maintenant, je pouvais observer à loisir ces êtres, en toute tranquillité d’esprit.

  Ce qui me frappa immédiatement, c’est la régularité d’implantation de ces arbres. Ils étaient disposés en quinconce avec une rigueur tout humaine. Cela me faisait penser, sur Terre, à ces plantations de peupliers ainsi ordonnés pour favoriser une croissance optimale, éviter une concurrence pour l’espace et la lumière entre les différents individus.

    De grandes inflorescences, accrochées à des renflements situés sur le tronc et à la base des grosses branches, pendaient paresseusement. Chaque grappe était formée de huit fleurs bleues. Plein d’audace après ma victoire, j’en soulevai une et la portai à mes narines. C’était le premier parfum que je sentais depuis mon arrivée ici. Il me fit du bien. C’était celui des bleuets qui constellaient les prairies laissées en jachère à proximité de la maison de campagne de mes parents. Je chassai immédiatement ce souvenir de mon esprit, de peur qu’il ne trahisse les secrets de mon enfance.

  Les fleurs comportaient cinq pétales, régulièrement disposés, comme les cinq branches d’une étoile. Ils avaient la forme de larges lentilles, se terminant par une pointe très effilée. Elles formaient des corolles harmonieuses et séduisantes qu’on aurait cueillies pour composer un bouquet parfumé. Ces arbres devaient atteindre la hauteur respectable d’une quinzaine de mètres pour les plus grands.

    Les pulsations régulières qui animaient leurs vaisseaux bleus accentuaient le mystère de ces organismes, à la fois végétaux et animaux. Je stoppai net ma marche quand je remarquai avec surprise la synchronisation parfaite des pulsations d’un arbre à l’autre. En effet, ces vaisseaux battaient exactement au même rythme chez tous les individus, comme si un cœur unique scandait la même fréquence pour tous.

    Nous marchâmes ainsi une bonne demi-heure et arrivâmes au terme du plateau sur lequel nous progressions. D’ici, nous avions un panorama fantastique sur une sorte de large vallée, peu encaissée, au fond de laquelle s’écoulait une rivière paisible d’un bleu lumineux. La couverture nuageuse tourmentée formait un plafond irrégulier, percée par les quelques rayons isolés d’un soleil bleu invisible. Les arbrimaux peuplaient toute la vallée, remontant les versants des collines qui la bordaient, couvrant leur sommet, colonisant probablement bien au delà.

 

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BERTRAND BÉNY

pour son roman

LES CHEMINS d'OBSIDIENNE

 

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